Nagoya : spéculation financière sur la biodiversité

Nagoya : spéculation financière sur la biodiversité

Les signaux sont là, évidents ! Le choix du développement et de la croissance mettent à mal les écosystèmes de notre biosphère. Les réponses qui sont apportées à ces atteintes sont restées jusqu’ici lacunaires malgré des engagements internationaux ambitieux … mais non contraignants. L’eau chauffe et la grenouille d’Al Gore s’engourdit, se laissant aller sottement à sa mort assurée. Le point d’ébullition est proche, très proche et il sera probablement atteint à Nagoya dans une indifférence quasi totale. La pensée néolibérale a pris d’assaut la réunion de la Convention sur la Diversité Biologique et les gouvernements du monde risquent bien d’acquiescer à la célèbre formule de Margaret Tchatcher : There Is No Alternative. Les maigres espoirs mis dans la Convention sur la Diversité Biologique risquent bien de s’effondrer, suite au lobby des intérêts industriels et financiers, ouvrant la voie à une dangereuse financiarisation de la biodiversité au détriment de réels engagements en terme de protection.

Une convention ambitieuse sans être contraignante

Constituant le point d’orgue de cette année internationale de la biodiversité, la réunion de la Convention sur la Diversité Biologique qui se tient à Nagoya au Japon réunit les 193 États signataires. Cette convention, plus encore que la convention sur le climat, est importante car elle a été ratifiée par toutes les grandes Nations, à l’exception des États-Unis[Dans la crainte d’atteindre au profit de quelques firmes transnationales à la pointe de [la biopiraterie.]]. Les termes de la convention adoptée en 1992 dans la foulée du sommet de la terre sont par ailleurs clairs et engagent les États signataires à des objectifs ambitieux. « Les objectifs de la présente Convention (…) sont la conservation de la diversité biologique, l’utilisation durable de ses éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes, compte tenu de tous les droits sur ces ressources et aux techniques, et grâce à un financement adéquat. »
La Convention est également très concrète dans la mesure où elle recommande aux parties contractantes et dans la mesure de leurs possibilités différentes mesures :

 « a) établir un système de zones protégées ou de zones où des mesures spéciales doivent être prises pour conserver la diversité biologique; (…)
e) promouvoir un développement durable et écologiquement rationnel dans les zones adjacentes aux zones protégées en vue de renforcer la protection de ces dernières;

 f) remettre en état et restaurer les écosystèmes dégradés et favoriser la reconstitution des espèces menacées moyennant, entre autres, l’élaboration et l’application de plans ou autres stratégies de gestion ; (…)

 h) empêcher d’introduire, contrôler ou éradiquer les espèces exotiques qui menacent des écosystèmes, des habitats ou des espèces;

 i) s’efforcer d’instaurer les conditions nécessaires pour assurer la compatibilité entre les utilisations actuelles et la conservation de la diversité biologique et l’utilisation durable de ses éléments constitutifs; (…)

 l) lorsqu’un effet défavorable important sur la diversité biologique a été déterminé conformément à l’article 7, réglementer ou gérer les processus pertinents ainsi que les catégories d’activités. »

De la théorie à l’action, il y a un pas … de géant

Ces quelques exemples de recommandations révèlent le « gap » qui existe entre les engagements des États, notamment européens, et la mise en ½uvre de cette convention. Si l’on prend l’exemple de notre Région, nous ne disposons même pas d’une stratégie en matière de conservation de la nature, près de 20 ans après la ratification de la convention ! Nos zones noyaux, concentrant des enjeux importants en termes de biodiversité, sont encore loin d’être protégées et ne représentent même pas 1 % du territoire. Et sans les obligations découlant de la directive Natura 2000, il va sans dire que ces recommandations seraient restées tout simplement lettres mortes…

Une volonté cassée par les lobbies

En 2002, la Convention a développé quelques pistes pour des engagements qui pourraient se concrétiser d’ici à 2020. Il s’agit d’arrêter l’érosion de la biodiversité en mettant fin aux subsides qui impactent la biodiversité (agricole notamment), en arrêtant la surpêche et les méthodes de pêche détruisant la biodiversité, en contrôlant les transferts volontaires et involontaires d’espèces et en plaçant au moins 15 % du territoire émergé et immergé sous protection. De tels objectifs pourraient être contraignants et engager contractuellement les États, à l’instar du protocole de Kyoto. Il va sans dire que ces mesures ont inquiété tant les multinationales que la finance mondiale. Une inquiétude qui a probablement motivé et déclenché un travail de lobby important pour développer des alternatives.

Une répartition équitable des efforts

A Nagoya, tous les enjeux vont se concentrer sur les trois points clés de la convention, reflétant des intérêts divergents entre États : l’adoption d’un nouvel objectif mondial pour arrêter l’érosion de la biodiversité, le financement de cet objectif et enfin toute la question du partage des bénéfices issus de la biodiversité. Et la recherche d’un équilibre entre ces priorités risque bien d’occulter la question tout aussi centrale des moyens à mettre en ½uvre pour protéger la biodiversité. Car le deal est relativement clair : les gouvernements « des pays riches » ne peuvent revenir sans un objectif ambitieux à l’échelle mondiale alors que pour les pays en développement, il faut mettre sur la table des moyens financiers pour assurer la protection de la biodiversité. Une biodiversité, le plus souvent mise à mal dans ces pays pour satisfaire les besoins des pays riches… Bien entendu, ce deal est conditionné à une répartition équitable des bénéfices issus de la biodiversité (valorisation au Nord de la pharmacopée des peuples indigènes du Sud).

Sur le fond, les pays émergeants et moins développés ont plus que raison : il est inadmissible que des entreprises s’approprient leurs savoirs traditionnels (pharmacopée notamment) pour créer une rente économique partagée entre quelques actionnaires du Nord. De même, il est illusoire d’exiger des pays du Sud des efforts importants en terme de protection de la biodiversité alors même que les ressources naturelles de ces pays et l’exploitation de leur territoire est très souvent le fait des entreprises et de capitaux du Nord. Mais si la situation est plus nuancée dans certains pays émergeants, il nous faut également souligner notre responsabilité (dette) en terme de perte de biodiversité car aujourd’hui encore, la biocapacité de la planète est essentiellement utilisée au profit des habitants les plus nantis. L’empreinte écologique est en soi une forme d’empreinte sur la biodiversité et nous n’avons donc aucune leçon à donner à ce sujet.

Vers une marchandisation de la biodiversité

Telle qu’envisagée en 2002, la protection de la biodiversité impliquerait des engagements concrets en terme de mesures à mettre en ½uvre par les États du Nord comme du Sud. Et c’est précisément sur cette question des mesures et de leur financement que les lobbies ont concentré leurs efforts, proposant un cadre conceptuel pour assurer la réalisation des mesures via le marché plutôt que via des normes et des engagements concrets en terme de protection. Plus besoin de mettre la main à la bourse ou de prendre des décisions difficiles afin de contribuer à la protection de la biodiversité, le marché prendrait le soin de réguler la biodiversité et nos écosystèmes. Et par la même, les recommandations de la convention portant sur la mise en ½uvre de mesures concrètes s’estompent… Mais n’est ce pas ce que d’aucun souhaitent ! Ce véritable tour de passe-passe n’est pas sans conséquences car ce marché est loin d’être fonctionnel et postpose donc les efforts et les effets à un terme indéterminé. Sans compter que les règles de ce marché ne sont pas encore établies et, à juger les intérêts en présence, il faut craindre le pire.

Donner une valeur à la biodiversité

A l’initiative du World Resources Institute[L’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire a été proposée pendant une séance de remue‑méninges organisée au World Resources Institute, le 17 mai 1998, afin de discuter des projets du [rapport biennal sur les ressources mondiales, publié par le WRI, le PNUE, la Banque mondiale et le PNUD.]], les Nations-Unies ont réalisé un travail de classification des écosystèmes en identifiant les services écosystémiques qui y sont associés. Il s’agit de l’Évaluation des Écosystèmes pour le Millénaire. Les scientifiques ont ainsi déterminé 31 services écosystémiques classés en 4 catégories de services plus généraux : services d’approvisionnement, de support, de régulation et culturels. C’est sur base de ce travail remarquable qu’une autre étude a été entreprise et présentée ce 20 octobre à Nagoya. Il s’agit de « L’Économie des écosystèmes et de la biodiversité  ». Sous l’égide de Pavan Sukhdev, ancien économiste de la Deutsche Bank, coordinateur de ce travail, cette étude définit une méthodologie et établit les préceptes d’une monétarisation des services écosystémiques. L’objectif semble assez clair : organiser un marché mondial de la biodiversité avec un étalon permettant de définir combien de tonnes de grenouilles jaunes équivalent à des orvets[France info, Jean-Marc Jancovici – [Biodiversité et climat : quels parallèles? ]]. Un mécanisme équivalent à celui de la tonne équivalent CO2, en nettement plus complexe cependant. A partir de là, un marché dont il reste à définir le cadre peut être organisé. Cette approche risque bien d’être imposée comme LA solution pour préserver les écosystèmes.

Pour organiser un marché de la biodiversité

Outre le tour ce passe-passe qui permet d’échapper à des mesures règlementaires – à l’instar du marché des quotas de CO2 qui a permis d’éviter une régulation par les États – se pose la question de l’intérêt pour les acteurs privés de s’approprier ainsi la biodiversité. D’abord, la création d’un marché offre de la souplesse aux acteurs économiques : ils pourront par exemple compenser demain l’actuelle destruction de forêts tropicales humides par la restauration ou la protection, via un tiers, de mangroves.
Mais si ce marché « fictif » valorisera effectivement certains services écosystémiques, ces services ne devront pas être compensés s’ils sont détruits ou dégradés. Ainsi, la destruction d’une forêt primaire pour produire des agrocarburants à partir de palmiers à huile, par exemple, n’empêche pas le maintien de certains services comme l’approvisionnement en eau, la captation du carbone, … Et les services perdus tel les services de soutien (protection des espèces et habitats) associés à la biodiversité sont peu valorisés et seront largement compensés par le marché bien réel lui des services d’approvisionnement (aliment, biomasse, …) et des compensations CO2 résultant du marché du carbone.

D’ores et déjà, la valeur des services écosystémiques d’une prairie naturelle calculée en France est de 200 ¤ supérieure à celle d’une terre de culture. L’intégration de cette valeur aujourd’hui permettrait de maintenir ces prairies en état mais demain, elle ne palliera pas à nos besoins de biomasse pour résoudre un autre enjeu environnemental.
Certes, définir la valeur des écosystèmes et de la biodiversité constitue une avancée incontestable. De res nullius, un bien commun – sans valeur – , la biodiversité est enfin valorisée et peut être prise en compte dans les choix politiques. Mais laisser faire le marché, c’est opposer deux enjeux inconciliables : vouloir protéger la biodiversité pour ses différents services écosystémiques d’une part et développer par ailleurs ses services d’approvisionnement en terme de biomasse notamment. Dans un tel scénario, il sera quasiment impossible de mesurer et prendre en compte de manière équilibrée les services écosystémiques des différentes alternatives. Un tel marché risque bien d’être une usine à gaz.

Ce scénario de financiarisation de la biodiversité n’est pas neuf : il ressemble à s’y méprendre aux propositions initiales de l’Accord Général sur le Commerce des Services de l’OMC. Les acteurs qui ont poussé à l’émergence de ces solutions en sont d’ailleurs assez proches. Le World Ressources Institutes qui a initié ces recherches est composé de pollueurs notables et de banques dont il faut intellectuellement douter de la finalité. Autre élément troublant, l’hôte officiel de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature au Japon est la Nippon Keidanren, soit la fédération des entreprises japonaises, représentant 1.295 compagnies dont Pfizer, Exxon Mobil and Goldman Sachs. Une organisation dont la mission est d’accélérer la croissance de l’économie japonaise et mondiale et de renforcer les multinationales. Cette même UICN a bénéficié du soutien et des financements de cet organisme, notamment pour préparer les nouveaux objectifs post-2010 pour l’Asie.

Une question latente : le statut du droit de propriété

La possession de quotas de biodiversité pose de facto la question de la propriété. En effet, la biodiversité est liée au territoire et est donc « incarnée » (« enracinée »?) contrairement au carbone. Mais les mécanismes de marché qui se mettent en place dépossèderont les populations locales, souvent à leur insu, ainsi que les souverainetés nationales de l’usage des ressources et des territoires. Dans leur analyse résultant d’une enquête poussée, les journalistes Agnès Bertrand et Françoise Degert tirent le signal d’alarme : « Cette nouvelle gestion implique la transformation du droit de propriété, propriété individuelle, bien sûr, mais aussi propriété de l’État et des communes, propriété collective en Afrique et dans l’hémisphère Sud en général. Certes, l’érosion génétique, la dégradation des écosystèmes et l’épuisement des ressources prennent des proportions alarmantes. Mais les solutions proposées par les technocrates et les financiers à Nagoya, vont à contre-sens de la préservation de la nature. Vont-ils parvenir à les imposer ? »
Une analyse interpellante qu’il faut mettre en parallèle avec le constat inquiétant de l’implication des grandes banques et des fonds de pension évoqué plus haut. Ces mêmes acteurs qui sont à l’origine de l’accaparement des terres sur des surfaces considérables ne voient-ils pas une réelle opportunité d’acquérir à bon compte par ce nouveau marché des terres qui pourront devenir très rentables demain en y développant les services d’approvisionnement tel la production de biomasse.

Revoir notre modèle

Notre modèle de développement est dans l’impasse : la crise climatique et celle de la biodiversité se renforcent l’une l’autre. Que les rendements agricoles stagnent aujourd’hui en Europe est une conséquence des changements climatiques et de nos modes de production. Mais ces premiers effets du changement climatique ne sont que des coups de semonce car ils vont s’amplifier dans les années à venir même si l’on arrive à se donner collectivement des objectifs en terme de réduction d’émissions. De même, les changements climatiques ont une incidence importante sur la biodiversité, accentuant la disparition des espèces. Pour réduire nos émissions, il faudra affecter des surfaces colossales à la production de biomasse, ce qui renforcera l’érosion de la biodiversité. Les quotas de CO2 d’un coté et les quotas de biodiversité de l’autre se disputeront les territoires de la planète au profit de la spéculation financière et au détriment des populations.

Quel que soit le nouvel objectif mondial et le soutien accordé aux pays du Sud, nos gouvernements ne s’attaquent en rien aux racines du problème : la croissance qui semble inéluctable de nos besoins. Pour donner plus de place à la biodiversité, nous devons réduire notre demande en terme de « biocapacité » et offrir ainsi aux autres pays la possibilité de se développer. Il ne s’agit rien de moins que de partager nos ressources de plus en plus limitées. Le greening de l’économie est une voie sans issue mais actuellement la seule politiquement acceptable.
L’eau chauffe, qu’on se le dise !

Photo : www.i-services.net

Lionel Delvaux

Anciennement: Nature & Ruralité