Le pétrole, la bourse et le climat

Le pétrole, la bourse et le climat

Les investissements consentis aujourd’hui dans les énergies fossiles constituent-ils une menace pour la stabilité de l’économie mondiale ? Après la bulle de la tulipe (1637), celle du rail (1847), la bulle Internet (2000) et la bulle immobilière (2007), pour n’en citer que quelques-unes, assistons-nous à l’apparition d’une « bulle du carbone » ? A chaque fois, un emballement des investissements, qui deviennent trop importants par rapport à la taille du marché futur, jusqu’au moment où le réajustement a lieu et les cours chutent brutalement : c’est le krach. Lord Stern et l’ONG Carbon Tracker mettent en garde.

Dans un rapport intitulé Unburnable Carbon 2013 : Wasted captial and stranded assets, l’ONG Carbon Tracker et Lord Stern pointent un dysfonctionnement du système financier qui n’intègre pas le risque posé à long terme par les changements climatiques.

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Image 1 : Contenu carbone des réserves fossiles détenues par des entreprises privées et par des gouvernements (AIE, World Energy Outlook 2012). Il s’agit ici des réserves prouvées, auxquelles pourraient s’ajouter de futures découvertes.

Il existe un consensus politique pour limiter la hausse des températures mondiales à moins de 2 °C, ce qui laisse un budget carbone[[Le budget carbone correspond à la quantité de carbone qui peut être émise dans l’atmosphère pendant un période donnée en restant sous un certain seuil d’élévation de température.]] de moins de 1000 GtCO2 d’ici 2050. Or on estime actuellement le contenu carbone des réserves fossiles à 2860 GtCO2. Pour cette raison, l’Agence Internationale à l’Energie (AIE) estime que les deux-tiers des réserves fossiles doivent rester dans le sol[[AIE, World Energy Outlook 2012]]. Il en résulte que ces réserves inexploitables pour raison climatique pourraient bien perdre toute valeur. Pire, les investissements aujourd’hui réalisés pour trouver de nouvelles ressources fossiles (Arctique, sables bitumineux, pétrole de roche mère, etc.) – 674 milliards par an tout de même – seraient faits en pure perte, que des ressources soient effectivement trouvées ou non, et gonfleraient, année après année, la bulle du carbone. Tôt ou tard, la valeur des compagnies pétrolières, de leurs réserves et de leurs investissements pourraient fondre comme banquise au soleil et entraîner l’économie mondiale dans la tourmente.

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Image 2 : Budgets carbone à l’horizon 2050 (rouge) et 2100 (gris), pour rester sous différents seuils de température (1,5 °C, 2 °C, 2,5 °C et 3 °C) avec une probabilité de 50 % ou 80 %. Le rapport met en évidence le fait qu’un développement extrêmement massif des technologies de captage et stockage du carbone ne changerait pas fondamentalement la donne, permettant tout au plus d’utiliser 4 % de plus des réserves fossiles d’ici 2050. Par ailleurs, dans les scénarios 2 °C, seule une très faible quantité d’énergie fossile peut encore être utilisée après 2050.

Pour éviter ce scénario, le rapport préconise une série de mesures, principalement axées sur la prise en compte du risque climatique par les régulateurs et les investisseurs, afin que ces derniers réorientent leur portefeuille vers des secteurs moins risqués que les énergies fossiles.

Bien sûr, des critiques sont possibles, au premier rang desquelles le fait que l’engagement politique pour maintenir les températures sous les 2 °C peine lourdement à se traduire en actions concrètes. Cela justifie-t-il que les investisseurs parient sur le fait qu’aucune action politique significative ne sera prise ? Y a-t-il un risque derrière ce pari ?

A la question « Quelles sont la plus grande source d’incertitudes pour les prévisions en matière d’énergie », l’AIE répond : « A court terme, les politiques des gouvernements sont raisonnablement prévisibles, car les changements tendent à se faire de manière incrémentale (…) Mais à long terme, l’élaboration des politiques est le plus grand facteur d’incertitudes, particulièrement quand il s’agit de domaines tels que la lutte contre les changements climatiques (…) »[[L’AIE considère que l’évolution de la population et des technologies sont relativement prévisibles, et que celle des prix de l’énergie a un impact limité sur la consommation. Elle souligne par contre les incertitudes économiques comme facteur majeur à court et moyen terme, même si elle estime fiables les prévisions économiques de long terme. AIE, World Energy Outlook 2012.]]. Notons au passage que c’est une manière indirecte de dire que l’action politique peut avoir un impact considérable, ce qui est heureux. Mais bien malin celui qui peut prédire aujourd’hui ce que feront les Etats dans dix ou vingt ans.

Dans tous les cas de figure, le rapport de Carbon Tracker pourrait s’avérer porteur de changements. L’évolution des bourses dépend avant tout de ce que les investisseurs ont comme croyances pour l’avenir. Il s’agit d’un lieu assez particulier où les prophéties peuvent avoir une dimension auto-réalisatrice. Si à terme, la mise en garde de Stern est prise au sérieux, les capitaux fuiront les énergies fossiles, enlevant de ce fait une sérieuse épine à la protection du climat.

Noé Lecocq

Climat & Mobilité